20 Janvier 1917.
Je revis. J'ai passé ces trois jours à me morfondre et à envisager de me laisser mourir. Après tout, en quoi cela aurait-il détonné avec le monde qui m'entoure ? Des gens meurent autour de moi, des gens meurent loin de moi, des soldats, des civils, en quoi mon décès aurait-il eu une quelconque influence sur le cours du monde ?
Malgré mon immobilisme feint, je n'ai pas manqué de remarquer le désarroi de mon geolier et j'ai repris espoir. Je suis à présent persuadé que mes efforts n'ont pas été inutiles et que nous lieront bientôt contact, que ses lèvres se descelleront pour m'adresser quelques mots, ce n'est plus qu'une question d'heures, j'en ai la certitude.
Je ne parviens à déterminer ce qui me pousse à vouloir le connaître intimement. Peut-être suis-je touché par la gaucherie de ses manières ? Peut-être suis-je bouleversé par ce regard vide et désabusé qu'il pose sur un monde qu'il semble ne pas comprendre ? Peut-être suis-je curieux de savoir ce que ce visage dur et triste cache en réalité, profondément enfoui ? Peut-être suis-je tellement seul que je divague et imagine à tort que ses envies rejoignent les miennes ?
Il m'intrigue. Il m'intrigue infiniment. Je ne peux me départir de l'idée que son apparente impassibilité voile une nature agréable que je veux découvrir absolument. J'éprouve une étrange compassion lorsque je le vois passer le seuil de la porte, j'ai envie de lui dire que tout va bien se passer, que la guerre arrivera bientôt à son terme. Je suis si peu patriote que je serais prêt à lui promettre la victoire de l'Allemagne pour apercevoir ne serait-ce qu'une lueur de contentement dans son regard désincarné. Mais je ne le ferai pas. Je n'en ai pas le cran.
Lorsque Raffael Eisenbach pénétra dans la cellule pour la deuxième fois de la journée, il fut surpris de voir le jeune français assis en tailleur sur son lit et non pas prostré sous sa couverture. Evitant soigneusement de croiser son regard, il déposa le bol de soupe et le quignon de pain aussi loin de la paillasse qu'il le put avant de tourner rapidement les talons. Lorsque le jeune homme l'appela, comme à son habitude, il cessa cependant sa course et se figea. La moue préoccupée qui venait assombrir son visage ne manquait pas de refléter les doutes qui l'assaillaient. Il n'aurait jamais du aider le soldat français à se procurer de quoi écrire, il avait par cela définitivement modifié la nature de leurs relations et ne pourrait revenir en arrière. Cependant, il sentait sourdre au plus profond de lui un sentiment qu'il n'avait pas ressenti depuis des mois : l'envie. Il souhaitait rester et répondre à l'interpellation du prisonnier, uniquement pour prononcer quelques mots, pour se sentir moins seul et pour percevoir la vie qui s'échappait peu à peu de son esprit comme le sang d'une plaie béante. Les pensées de Raffael Eisenbach étaient le cadre d'un combat inégal entre son humanité et son statut de soldat. Il voulait se retourner pour engager la conversation avec le jeune homme, c'était son voeu le plus cher, mais il ne pouvait pas se permettre d'adresser la parole à l'ennemi, cela violait absolument toutes les règles que ses supérieurs lui martelaient jour et nuit. Pourtant, il prit une grande inspiration...
Lily
mar 05 fév 2008 12:18