Chapitre III.  posté le vendredi 25 janvier 2008 19:41

16 Janvier 1917.


Les sirènes ont résonné toutes la journée et je les ai tous entendu s'affairer à l'extérieur. Je n'ai aucune idée de ce qui se passe dehors, mais je peux aisément le deviner, il n'y a rien de réellement différent entre ce côté-ci et le mien. Ils doivent probablement s'agiter en tous sens, chercher un abris, recharger leurs armes, garder leurs grenades pressées contre leurs torses comme une sainte relique.

Je m'ennuie plus que jamais et j'ai la ferme impression que mes tentatives de contact avec mon geôlier sont en réalité vaines. Il ne répondra pas, ce n'est plus un homme, juste un soldat, un simple automate. Que j'ai pu être sot ! Comment ai-je pu imaginer qu'il répondrait à mes attentes, ce n'est que l'un de ces boches froids et durs.

J'en suis presque à souhaiter de rendre l'âme pour ne plus supporter ce fracas ambiant, ces hurlements déchirants et cet imbécile de soldat qui me blesse chaque jour un peu plus dans ma fierté. Voilà ce à quoi j'en suis réduit. La guerre fait rage dehors, et il n'y a que ce damné allemand qui me préoccupe. Je n'ai rien d'un soldat, si c'était le cas, j'enragerais tandis que les miens tombent sous les coups de ces hommes que je perçois à quelques mètres de moi, mais ils ne m'intéressent plus, ils sont morts à mes yeux et voilà que j'abandonne mes tentatives pour communiquer avec ce satané allemand. Que va-t-il me rester alors ? Même les feuillets et le crayon qui m'ont été accordés lorsque je suis entré dans ma cage pour la première fois arrivent à leur terme. Je n'ai plus la rage de combattre, je n'ai plus l'espoir de voir cet allemand se retourner, je n'ai plus de quoi écrire. Je suis mort.


Voilà plusieurs jours que Raffael Eisenbach a remarqué que le prisonnier ne serre plus ses feuillets précieusement contre lui, il les a jeté sur le sol poudreux de sa geôle, couverts de lettres serrées à ne plus être lisibles et il n'a plus de crayon. Il a longuement hésité avant de dérober un crayon et les quelques minces feuilles de papiers qui craquèrent sous ses doigts lorsqu'il les déposa aux côtés du corps assoupi. Il fut une nouvelle fois surpris lorsque le jeune homme immobile se releva soudain, un air de profond bonheur sur son visage tendu. August aussi adorait écrire, il écrivait des poèmes et se rêvait en Arthur Rimbaud. Au goût de son grand frère, son talent était largement sous-estimé, mais August ne publierait jamais ses oeuvres, elles étaient parties avec lui.

Lorsque Raffael Eisenbach était entré dans la cellule trois jours plus tôt, le prisonnier n'avait pas touché à sa maigre pitance et était replié dans la position d'un foetus, enroulé dans sa mince couverture. Il semblait qu'il était figé et qu'il n'avait pas bougé depuis que son geôlier lui avait servi son déjeuner. Une seconde, le coeur de Raffael Eisenbach avait cogné plus fort : August était mort une nouvelle fois. Non, en se concentrant il avait pu percevoir le sifflement asthmatique régulier d'une faible respiration. Le lendemain, le prisonner n'avait toujours pas bougé et sa soupe avait tiédi avant de se figer dans son bol sans qu'il ne daigne y toucher. Le même manège s'était répété le surlendemain. Raffael Eisenbach avait alors compris que le jeune français se laissait mourir et c'est August qui lui avait soufflé la solution : « Si tu as besoin d'aller te battre pour te tuer, moi, il me suffirait de jeter ma plume ! » Son jeune frère était le seul à avoir compris pourquoi il s'était engagé. Raffael Eisenbach voulait mourir, mais Dieu avait commis une erreur, et sans avoir eu le temps de perdre sa plume, August avait été emporté.

Le jeune français ne prononça pas un mot, il se contenta d'un sourire dans lequel se lisait toute sa joie. Lorsque Raffael Eisenbach reprit sa position dans les tranchées, il ne put se départir de l'image de ce sourire qui avait tracé une aura lumineuse dans le ciel obscur de sa tristesse. Il savait qu'il avait couru un incroyable risque en volant comme il l'avait fait, mais il n'avait pas peur du chatiment, pensait-il, il n'avait plus peur de rien, voilà ce à quoi est réduit un homme qui veut mourir. Mais Raffael Eisenbach dut se rendre à l'évidence, il avait peur, il la sentait sourdre en lui, il avait peur de ne plus retrouver le sourire angélique de ce jeune substitut d'August.

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Tous les commentaires de l'article:
Chapitre III.

  • Bloodyrock

    lun 28 jan 2008 22:01

    J'aime beaucoup les paroles d'Auguste : "Si tu as besoin d'aller te battre pour te tuer, moi, il me suffirait de jeter ma plume !"

  • Yue

    ven 25 jan 2008 23:38

    Sa m'attriste un peuque le jeune prisonnier ne soit qu'un substitut du jeune frere du jeune geolier... Mais je la trouve tellement belle cette histoire, si mélancolique


 

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