Chapitre II.  posté le dimanche 20 janvier 2008 16:15

15 Janvier 1917.


Il ne s'est pas retourné, comme d'habitude, mais je ne désespère pas de voir un jour son visage se tourner vers moi et son regard se planter dans le mien. Je suis absolument certain qu'il comprend le français, je sens qu'il comprend ce que je lui dis, mais a certainement pour consigne de ne par adresser la parole à ses prisonniers. Je le comprends et je ferais certainement de même, mais je me sens si seul. Lui aussi semble seul, mais ne le sommes-nous pas tous ? Nous craignons de nous attacher à nos camarades de peur de les voir partir avant nous. Sébastien a été emporté, Pierre et Jean également. Comment imaginer confier son amitié à quelqu'un d'autre qui est tout aussi susceptible de disparaître subitement alors que ses amis les plus proches ont été arrachés soudainement à la vie sans même un adieu ? Si. Pierre est mort dans mes bras et j'aurais égoïstement aimé que ce ne soit pas le cas. Je n'oublierai jamais ces hurlements, ce visage blême, ces yeux révulsés, cette grimace de souffrance. Puis ses yeux sont morts et il les a suivi quelques secondes après, il a poussé un dernier soupir, son corps s'est tendu alors que la mort venait chercher sa pauvre âme libérée, puis il a glissé dans mes bras, plus lourd que jamais. Il avait été beau, la mort a fait de lui un homme laid et repoussant. Il avait été un frère pour moi, depuis ma plus tendre enfance, la mort a fait de lui un étranger, un cadavre pourrissant parmis tant d'autres. Il avait été un homme, la mort a fait de lui son pantin désarticulé.


Il n'a pas répondu ce soir également, mais je garde bon espoir, alors que je lui annonais une nouvelle fois la même phrase, il s'est immobilisé avant de poursuivre son chemin vers la porte. Comment lui en vouloir de refuser de m'adresser la parole, ce sont certainement les ordres qu'il a reçu, et je suis l'ennemi. Pourtant, nous ne sommes pas si différents lui et moi, malgré tout ce que mes supérieurs ont pu essayer de m'inculquer. Mais peut-être ne pense-t-il pas comme moi ? Peut-être ne pense-t-il pas comme un lâche et n'essaie-t-il pas de voir l'homme qui se cache derrière l'uniforme ? Peut-être agit-il comme j'aurais du le faire, comme un soldat. Lui n'aurait pas levé les bras au dessus de sa tête et supplié l'ennemi de l'épargner s'il avait été pris dans une embuscade. Lui serait mort, moi je suis prisonnier.


C'est non sans ressentir un certain malaise que Raffael Eisenbach pénétra de nouveau dans la cellule du jeune français. La veille, il avait hésité et avait manqué de se retourner. Cependant, il avait su se ressaisir à temps et avait tourné les talons sans un mot. Il ne pouvait rester insensible à la candeur infantile de ce jeune soldat qui imaginait qu'il pouvait si facilement lier contact avec son geôlier. Pourtant, il ne pouvait commettre l'erreur de lui répondre, en dépit de l'immaturité visible du soldat qui occupait la paillasse, rien ne lui assurait que cette tentative de prise de contact ne s'inscrivait pas dans un plan de corruption destiné à mener à une évasion.

La tentation était grande, d'autant plus que ce jeune homme lui rappelait terriblement August. Lorsque Raffael Eisenbach s'était engagé, son jeune frère n'avait que seize ans et avait violemment critiqué sa prise de position, mais deux ans plus tard, il avait été d'emblée intégré à l'armée allemande et envoyé au front. Il y était tombé trois jours plus tard, Raffael Eisenbach l'avait appris dans l'une des missives de sa mère. Il avait d'abord hurlé de rage, avait ensuite pleuré discrètement, imputant les gouttes salées à la rigueur du froid et la violence du vent. Ensuite, il avait déchargé son arme dans le ventre d'un français qui ne devait pas être plus âgé que son jeune frère. Il s'était alors senti soulagé jusqu'à ce que le remords ne lui envoie ces images d'une famille dévastée par la mort d'un des leurs. Il avait vu ces deux femmes pleurer respectivement leur fils et leur frère, comme l'avaient fait sa mère et Edith. Depuis, il ne mettait plus de visages sur ces hommes qui passaient à portée de son canon, il les renversait comme ces petits soldats de plomb dont il dévastait les rangs avec des billes lorsqu'il était enfant.

Mais ce jeune français n'était pas un soldat de plomb. Il respirait l'innocence et la candeur, il n'avait rien à faire ici et Raffael Eisenbach l'imaginait plutôt comme une colombe qu'il aurait voulu voir s'envoler par une fenêtre incidemment laissée ouverte. Ce jeune français était August. D'ailleurs, c'est ainsi que Raffael Eisenbach l'appelait pour lui-même. Il se disait qu'il apportait sa soupe et son pain à August et ce rituel qui lui permettait d'entrer dans la cellule trois fois par jour lui permettait parfois de se rassurer et de ne pas lacher prise. Un monde au delà de la guerre existait, August avait encore un espoir, un mince espoir, c'était alors qu'il subsistait un espoir. Un jeune homme trouvait encore le courage de sourire à la vue de la soupe immonde qui avait écoeuré Raffael Eisenbach dès la première fois. Un jeune soldat croyait encore en l'humain, pensait encore qu'il était possible de lier contact.

Lorsque l'habituel « Monsieur ? »résonna dans la pièce, il serra les dents et, plus rapidement qu'il n'aurait du le faire, il se précipita vers la porte qu'il verrouilla derrière lui.

C'est à ce moment que les sirènes retentirent et que la masse agglutinés des hommes serrés les uns contre les autres pour se tenir chaud se mit en mouvement, courant de droite à gauche, de gauche à droite, attrapant fusils, grenades, baillonettes, se terrant dans des trous terreux pour éviter qu'un éclas d'obus ne vienne traverser leur corps déjà mis à mal. Raffael Eisenbach les imita.

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Tous les commentaires de l'article:
Chapitre II.

  • elle sid

    ven 25 jan 2008 12:52

    prenant
    dès le départ
    tu ne perd rien de ta plume

  • Bloodyrock

    lun 21 jan 2008 22:03

    c'est assez déroutant de l'avoir appelé "Raffael Eisenbach", enfin heureusement que leurs personnalités ne sont pas les mêmes!!! =)

  • chloe

    lun 21 jan 2008 20:19

    j'attends de voir la suite...
    mais niveau écriture c'est sur que tu écris toujours aussi bien!!! sa il n'y a pas de doute!!!

  • Dadoune

    dim 20 jan 2008 22:07

    JE trouve le début excellent, toujours aussi bien écrit.
    Je suis précé de voir ce que ca va donner par la suite ^^

  • Mawiie

    dim 20 jan 2008 20:13

    Whaaa' encore un super chapitre on si croi vraiment c'est super bien écrit !
    Rhan je dit toujours la méme chose xD
    Mais que rajouter de plus tes histoire son superbe =)

  • Yue

    dim 20 jan 2008 18:48

    Oh il a oublié le petit jeune:!!!!! J'espère qu'il va y penser, l'emmener et apres ils vont être obligé de fuirent dans la foret, de se protégé puis ils vont tomber amoureux, faire l'amour et fuir à jamais cette guere..................
    Dsl, me suis emporté ^^

  • zouki

    dim 20 jan 2008 17:54

    le debut me plait beaucoup ! javoue que ca me fait bizare le raphel eisenbach mais on s'habitura vite.
    bonne continuation, c'est toujours un plaisir de te lire !


 

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