14 Janvier 1917.
L'écho des sirènes déchire l'obscurité, à peine masqué par les hurlements d'un vent glacial. Le mugissement tourbillonne dans les airs alors que les troupes se mettent en branle et attendent patiemment que la mort vienne les cueillir, espèrent sottement qu'ils ne seront pas les prochains. Les armes produisent un cliquetis métallique à glacer le sang tandis que la mitrailleuse se place sur ses rails dans un grincement atroce.
Je ne peux pas le voir, je suis enfermé, mais je le sais, c'est la même chose de l'autre côté. Côté français, côté allemand, il n'y a que le langage qui diffère. Les hommes partagent la même peur, la même angoisse, les mêmes repas immondes, les mêmes couchages sordides. Ils se battent également pour une cigarette, un morceau de tabac à chiquer, ils prient aussi pour attraper ne serait-ce qu'un rat et le dépecer pour se nourrir de la bête puante. De chaque côté du No Man's Land, les mêmes visages décharnés, les mêmes regards vides de ces hommes qui ne sont plus tout à fait hommes et ne comprennent pas.
Peut-être suis-je mieux loti ? Peut-être vaut-il mieux être prisonnier ici que de se battre là-bas ? Je ne voulais pas me battre, les circonstances m'y ont obligé. Je ne suis pas un héros, je suis un lâche. Si les allemands ne m'avaient pas fait prisonnier, j'aurais sûrement déserté. Je n'ai pas l'âme d'un martyr, je ne veux pas mourir pour des raisons que je ne comprends pas. Et, pour être franc, ma condition de prisonnier de marque est nettement plus avantageuse que celle que j'occupais lorsque j'étais au combat. Le haut poste qu'occupe Père a fait de moi un otage de choix et ils m'accordent un traitement tout particulier qui, loin d'être luxueux évidemment, me permet de faire trois repas par jour et de dormir sur un couchage quasi-sain où les puces et les tiques ne viennent pas me déranger.
Cependant, l'ennui me ronge, il est le plus grand de mes maux, surpassant sans difficulté le froid qui me perce parfois jusqu'aux os. Je n'ai pas d'autre occupation que de m'allonger sur ma paillasse défoncée pour réfléchir et essayer de comprendre, mais voilà trois semaines que je suis captif et je n'ai pas même le début d'une explication. Que fais-je là ? Je ne suis pas patriote, même pas sympathisant, je ne suis qu'un jeune homme de dix-huit ans qu'on a envoyé à la guerre sans lui en expliquer les raisons. Après avoir lutté farouchement pour faire valloir mon indépendance et mon statut d'adulte, je suis obligé de me rende à l'évidence. Je ne suis qu'un enfant, je n'aurais pas du entendre les hurlements de ces armes, tenir entre mes mains cette bête d'acier crachant la mort, me protéger de ces obus, entendre ces plaintes de souffrance, voir ces hommes mourir et m'inonder de leur sang brun.
Raffael Eisenbach poussa la lourde porte de bois avec appréhension en veillant à ne pas renverser le bol de soupe fumant dont quelques gouttes brulantes s'échappaient parfois pour se déposer sur ses mains, lui arrachant une grimace de douleur. Le prisonnier était endormi et grelottait, quelques feuilles de papier souillées serrées contre son torse. En apercevant la couverture ramassée en boule au bout de la paillasse, il eut soudain envie de la relever sur le corps glacé du jeune français dont les dents claquaient de froid. Ce n'était qu'un enfant, il devait sans aucun doute faire partie des plus jeunes recrues françaises, de ces jeunes hommes de dix-huit ans que l'on envoie combattre. Cependant, s'il l'avait un jour aperçu dans d'autres circonstances, il ne lui aurait pas donné plus de seize ans. Il avait de la compassion pour le prisonnier qui se morfondait dans sa cellule de fortune depuis trois semaines, mais éprouvait également une gigantesque défiance vis-à-vis de ce jeune homme qui avait sans aucun doute été le bras armé de la mort subite qui avait frappé ses camarades et amis engagés à ses côtés. Il avait l'air si jeune et si fragile, sa place n'était pas là.
Lorsque Raffael Eisenbach s'était engagé, il avait son âge. C'était deux ans auparavant déjà, une éternité. Il ne savait comment expliquer sa survie mais y voyait un don de Dieu qui ne souhaitait pas le voir quitter ce monde, fauché en pleine jeunesse. Mais cela valait-il réellement la peine de survivre pour endurer ce qu'il supportait tous les jours ? Il chassa ces sombres pensées, Dieu avait une bonne raison de l'épargner pour le moment et il n'y avait pas là matière à se questionner plus avant. Dieu voulait voir sa justice régner et par là-même avait ordonné cette guerre. Dieu avait opposé les français aux allemands pour de bonnes raisons et, Raffael Eisenbach le savait, ils leur donnerait la victoire sur leurs barbares voisins.
Cependant, Raffael Eisenbach se posait des questions. Il se demandait pourquoi le prisonnier et lui étaient si semblables, pourquoi ils auraient pu échanger leurs places sans mal, pourquoi il s'imaginait sans difficulté aucune dans le lit qu'occupait actuellement jeune français tandis que lui serait en train de lui apporter sa pitance. L'image de son supérieur lui revint furtivement en mémoire et il effectua le geste du salut pour lui-même et cessa immédiatement ses réflexions.
Avec précaution, il déposa le bol à présent tiédi par la dureté du froid hivernal à côté du matelas de paille et y ajouta un maigre quignon de pain. Alors qu'il croyait le prisonnier assoupi, celui-ci ouvrit brusquement les yeux, il sursauta alors mais se reprit rapidement et ne laissa rien paraître. Le français s'assit en tailleur et alors que Raffael Eisenbach faisait demi-tour, il l'apostropha. Il le faisait toujours, depuis trois semaines, juste un mot : « Monsieur ? »





cécé
sam 19 jan 2008 17:32