1917.  posté le vendredi 18 janvier 2008 22:31

Blog de 1917bl : 1917., 1917.

  Tout d'abord, l'avertissement rituel : cette fiction met en scènes des relations homosexuelles et nécessite une certaine ouverture d'esprit (sans parler de la sempiternelle interdiction aux moins de 18 ans, évidemment ^^).

  Voilà le début d'une nouvelle fiction, après Le charme discret de la provocation, j'avais envie d'écrire quelque chose de plus sérieux. J'espère que certaines d'entre vous ne seront pas rebutées par la teneur pessimiste de cette histoire, je n'oblige personne à la lire ;)

  Sur ce, je vous laisse à votre lecture et j'espère que cette nouvelle fiction vous plaira !

  Bises,

  Claire.

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Chapitre I.  posté le vendredi 18 janvier 2008 23:13

Blog de 1917bl : 1917., Chapitre I.

14 Janvier 1917.


L'écho des sirènes déchire l'obscurité, à peine masqué par les hurlements d'un vent glacial. Le mugissement tourbillonne dans les airs alors que les troupes se mettent en branle et attendent patiemment que la mort vienne les cueillir, espèrent sottement qu'ils ne seront pas les prochains. Les armes produisent un cliquetis métallique à glacer le sang tandis que la mitrailleuse se place sur ses rails dans un grincement atroce.

Je ne peux pas le voir, je suis enfermé, mais je le sais, c'est la même chose de l'autre côté. Côté français, côté allemand, il n'y a que le langage qui diffère. Les hommes partagent la même peur, la même angoisse, les mêmes repas immondes, les mêmes couchages sordides. Ils se battent également pour une cigarette, un morceau de tabac à chiquer, ils prient aussi pour attraper ne serait-ce qu'un rat et le dépecer pour se nourrir de la bête puante. De chaque côté du No Man's Land, les mêmes visages décharnés, les mêmes regards vides de ces hommes qui ne sont plus tout à fait hommes et ne comprennent pas.

Peut-être suis-je mieux loti ? Peut-être vaut-il mieux être prisonnier ici que de se battre là-bas ? Je ne voulais pas me battre, les circonstances m'y ont obligé. Je ne suis pas un héros, je suis un lâche. Si les allemands ne m'avaient pas fait prisonnier, j'aurais sûrement déserté. Je n'ai pas l'âme d'un martyr, je ne veux pas mourir pour des raisons que je ne comprends pas. Et, pour être franc, ma condition de prisonnier de marque est nettement plus avantageuse que celle que j'occupais lorsque j'étais au combat. Le haut poste qu'occupe Père a fait de moi un otage de choix et ils m'accordent un traitement tout particulier qui, loin d'être luxueux évidemment, me permet de faire trois repas par jour et de dormir sur un couchage quasi-sain où les puces et les tiques ne viennent pas me déranger.

Cependant, l'ennui me ronge, il est le plus grand de mes maux, surpassant sans difficulté le froid qui me perce parfois jusqu'aux os. Je n'ai pas d'autre occupation que de m'allonger sur ma paillasse défoncée pour réfléchir et essayer de comprendre, mais voilà trois semaines que je suis captif et je n'ai pas même le début d'une explication. Que fais-je là ? Je ne suis pas patriote, même pas sympathisant, je ne suis qu'un jeune homme de dix-huit ans qu'on a envoyé à la guerre sans lui en expliquer les raisons. Après avoir lutté farouchement pour faire valloir mon indépendance et mon statut d'adulte, je suis obligé de me rende à l'évidence. Je ne suis qu'un enfant, je n'aurais pas du entendre les hurlements de ces armes, tenir entre mes mains cette bête d'acier crachant la mort, me protéger de ces obus, entendre ces plaintes de souffrance, voir ces hommes mourir et m'inonder de leur sang brun.


Raffael Eisenbach poussa la lourde porte de bois avec appréhension en veillant à ne pas renverser le bol de soupe fumant dont quelques gouttes brulantes s'échappaient parfois pour se déposer sur ses mains, lui arrachant une grimace de douleur. Le prisonnier était endormi et grelottait, quelques feuilles de papier souillées serrées contre son torse. En apercevant la couverture ramassée en boule au bout de la paillasse, il eut soudain envie de la relever sur le corps glacé du jeune français dont les dents claquaient de froid. Ce n'était qu'un enfant, il devait sans aucun doute faire partie des plus jeunes recrues françaises, de ces jeunes hommes de dix-huit ans que l'on envoie combattre. Cependant, s'il l'avait un jour aperçu dans d'autres circonstances, il ne lui aurait pas donné plus de seize ans. Il avait de la compassion pour le prisonnier qui se morfondait dans sa cellule de fortune depuis trois semaines, mais éprouvait également une gigantesque défiance vis-à-vis de ce jeune homme qui avait sans aucun doute été le bras armé de la mort subite qui avait frappé ses camarades et amis engagés à ses côtés. Il avait l'air si jeune et si fragile, sa place n'était pas là.

Lorsque Raffael Eisenbach s'était engagé, il avait son âge. C'était deux ans auparavant déjà, une éternité. Il ne savait comment expliquer sa survie mais y voyait un don de Dieu qui ne souhaitait pas le voir quitter ce monde, fauché en pleine jeunesse. Mais cela valait-il réellement la peine de survivre pour endurer ce qu'il supportait tous les jours ? Il chassa ces sombres pensées, Dieu avait une bonne raison de l'épargner pour le moment et il n'y avait pas là matière à se questionner plus avant. Dieu voulait voir sa justice régner et par là-même avait ordonné cette guerre. Dieu avait opposé les français aux allemands pour de bonnes raisons et, Raffael Eisenbach le savait, ils leur donnerait la victoire sur leurs barbares voisins.

Cependant, Raffael Eisenbach se posait des questions. Il se demandait pourquoi le prisonnier et lui étaient si semblables, pourquoi ils auraient pu échanger leurs places sans mal, pourquoi il s'imaginait sans difficulté aucune dans le lit qu'occupait actuellement jeune français tandis que lui serait en train de lui apporter sa pitance. L'image de son supérieur lui revint furtivement en mémoire et il effectua le geste du salut pour lui-même et cessa immédiatement ses réflexions.

Avec précaution, il déposa le bol à présent tiédi par la dureté du froid hivernal à côté du matelas de paille et y ajouta un maigre quignon de pain. Alors qu'il croyait le prisonnier assoupi, celui-ci ouvrit brusquement les yeux, il sursauta alors mais se reprit rapidement et ne laissa rien paraître. Le français s'assit en tailleur et alors que Raffael Eisenbach faisait demi-tour, il l'apostropha. Il le faisait toujours, depuis trois semaines, juste un mot : « Monsieur ? »

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Chapitre II.  posté le dimanche 20 janvier 2008 16:15

Blog de 1917bl : 1917., Chapitre II.

15 Janvier 1917.


Il ne s'est pas retourné, comme d'habitude, mais je ne désespère pas de voir un jour son visage se tourner vers moi et son regard se planter dans le mien. Je suis absolument certain qu'il comprend le français, je sens qu'il comprend ce que je lui dis, mais a certainement pour consigne de ne par adresser la parole à ses prisonniers. Je le comprends et je ferais certainement de même, mais je me sens si seul. Lui aussi semble seul, mais ne le sommes-nous pas tous ? Nous craignons de nous attacher à nos camarades de peur de les voir partir avant nous. Sébastien a été emporté, Pierre et Jean également. Comment imaginer confier son amitié à quelqu'un d'autre qui est tout aussi susceptible de disparaître subitement alors que ses amis les plus proches ont été arrachés soudainement à la vie sans même un adieu ? Si. Pierre est mort dans mes bras et j'aurais égoïstement aimé que ce ne soit pas le cas. Je n'oublierai jamais ces hurlements, ce visage blême, ces yeux révulsés, cette grimace de souffrance. Puis ses yeux sont morts et il les a suivi quelques secondes après, il a poussé un dernier soupir, son corps s'est tendu alors que la mort venait chercher sa pauvre âme libérée, puis il a glissé dans mes bras, plus lourd que jamais. Il avait été beau, la mort a fait de lui un homme laid et repoussant. Il avait été un frère pour moi, depuis ma plus tendre enfance, la mort a fait de lui un étranger, un cadavre pourrissant parmis tant d'autres. Il avait été un homme, la mort a fait de lui son pantin désarticulé.


Il n'a pas répondu ce soir également, mais je garde bon espoir, alors que je lui annonais une nouvelle fois la même phrase, il s'est immobilisé avant de poursuivre son chemin vers la porte. Comment lui en vouloir de refuser de m'adresser la parole, ce sont certainement les ordres qu'il a reçu, et je suis l'ennemi. Pourtant, nous ne sommes pas si différents lui et moi, malgré tout ce que mes supérieurs ont pu essayer de m'inculquer. Mais peut-être ne pense-t-il pas comme moi ? Peut-être ne pense-t-il pas comme un lâche et n'essaie-t-il pas de voir l'homme qui se cache derrière l'uniforme ? Peut-être agit-il comme j'aurais du le faire, comme un soldat. Lui n'aurait pas levé les bras au dessus de sa tête et supplié l'ennemi de l'épargner s'il avait été pris dans une embuscade. Lui serait mort, moi je suis prisonnier.


C'est non sans ressentir un certain malaise que Raffael Eisenbach pénétra de nouveau dans la cellule du jeune français. La veille, il avait hésité et avait manqué de se retourner. Cependant, il avait su se ressaisir à temps et avait tourné les talons sans un mot. Il ne pouvait rester insensible à la candeur infantile de ce jeune soldat qui imaginait qu'il pouvait si facilement lier contact avec son geôlier. Pourtant, il ne pouvait commettre l'erreur de lui répondre, en dépit de l'immaturité visible du soldat qui occupait la paillasse, rien ne lui assurait que cette tentative de prise de contact ne s'inscrivait pas dans un plan de corruption destiné à mener à une évasion.

La tentation était grande, d'autant plus que ce jeune homme lui rappelait terriblement August. Lorsque Raffael Eisenbach s'était engagé, son jeune frère n'avait que seize ans et avait violemment critiqué sa prise de position, mais deux ans plus tard, il avait été d'emblée intégré à l'armée allemande et envoyé au front. Il y était tombé trois jours plus tard, Raffael Eisenbach l'avait appris dans l'une des missives de sa mère. Il avait d'abord hurlé de rage, avait ensuite pleuré discrètement, imputant les gouttes salées à la rigueur du froid et la violence du vent. Ensuite, il avait déchargé son arme dans le ventre d'un français qui ne devait pas être plus âgé que son jeune frère. Il s'était alors senti soulagé jusqu'à ce que le remords ne lui envoie ces images d'une famille dévastée par la mort d'un des leurs. Il avait vu ces deux femmes pleurer respectivement leur fils et leur frère, comme l'avaient fait sa mère et Edith. Depuis, il ne mettait plus de visages sur ces hommes qui passaient à portée de son canon, il les renversait comme ces petits soldats de plomb dont il dévastait les rangs avec des billes lorsqu'il était enfant.

Mais ce jeune français n'était pas un soldat de plomb. Il respirait l'innocence et la candeur, il n'avait rien à faire ici et Raffael Eisenbach l'imaginait plutôt comme une colombe qu'il aurait voulu voir s'envoler par une fenêtre incidemment laissée ouverte. Ce jeune français était August. D'ailleurs, c'est ainsi que Raffael Eisenbach l'appelait pour lui-même. Il se disait qu'il apportait sa soupe et son pain à August et ce rituel qui lui permettait d'entrer dans la cellule trois fois par jour lui permettait parfois de se rassurer et de ne pas lacher prise. Un monde au delà de la guerre existait, August avait encore un espoir, un mince espoir, c'était alors qu'il subsistait un espoir. Un jeune homme trouvait encore le courage de sourire à la vue de la soupe immonde qui avait écoeuré Raffael Eisenbach dès la première fois. Un jeune soldat croyait encore en l'humain, pensait encore qu'il était possible de lier contact.

Lorsque l'habituel « Monsieur ? »résonna dans la pièce, il serra les dents et, plus rapidement qu'il n'aurait du le faire, il se précipita vers la porte qu'il verrouilla derrière lui.

C'est à ce moment que les sirènes retentirent et que la masse agglutinés des hommes serrés les uns contre les autres pour se tenir chaud se mit en mouvement, courant de droite à gauche, de gauche à droite, attrapant fusils, grenades, baillonettes, se terrant dans des trous terreux pour éviter qu'un éclas d'obus ne vienne traverser leur corps déjà mis à mal. Raffael Eisenbach les imita.

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Chapitre III.  posté le vendredi 25 janvier 2008 19:41

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16 Janvier 1917.


Les sirènes ont résonné toutes la journée et je les ai tous entendu s'affairer à l'extérieur. Je n'ai aucune idée de ce qui se passe dehors, mais je peux aisément le deviner, il n'y a rien de réellement différent entre ce côté-ci et le mien. Ils doivent probablement s'agiter en tous sens, chercher un abris, recharger leurs armes, garder leurs grenades pressées contre leurs torses comme une sainte relique.

Je m'ennuie plus que jamais et j'ai la ferme impression que mes tentatives de contact avec mon geôlier sont en réalité vaines. Il ne répondra pas, ce n'est plus un homme, juste un soldat, un simple automate. Que j'ai pu être sot ! Comment ai-je pu imaginer qu'il répondrait à mes attentes, ce n'est que l'un de ces boches froids et durs.

J'en suis presque à souhaiter de rendre l'âme pour ne plus supporter ce fracas ambiant, ces hurlements déchirants et cet imbécile de soldat qui me blesse chaque jour un peu plus dans ma fierté. Voilà ce à quoi j'en suis réduit. La guerre fait rage dehors, et il n'y a que ce damné allemand qui me préoccupe. Je n'ai rien d'un soldat, si c'était le cas, j'enragerais tandis que les miens tombent sous les coups de ces hommes que je perçois à quelques mètres de moi, mais ils ne m'intéressent plus, ils sont morts à mes yeux et voilà que j'abandonne mes tentatives pour communiquer avec ce satané allemand. Que va-t-il me rester alors ? Même les feuillets et le crayon qui m'ont été accordés lorsque je suis entré dans ma cage pour la première fois arrivent à leur terme. Je n'ai plus la rage de combattre, je n'ai plus l'espoir de voir cet allemand se retourner, je n'ai plus de quoi écrire. Je suis mort.


Voilà plusieurs jours que Raffael Eisenbach a remarqué que le prisonnier ne serre plus ses feuillets précieusement contre lui, il les a jeté sur le sol poudreux de sa geôle, couverts de lettres serrées à ne plus être lisibles et il n'a plus de crayon. Il a longuement hésité avant de dérober un crayon et les quelques minces feuilles de papiers qui craquèrent sous ses doigts lorsqu'il les déposa aux côtés du corps assoupi. Il fut une nouvelle fois surpris lorsque le jeune homme immobile se releva soudain, un air de profond bonheur sur son visage tendu. August aussi adorait écrire, il écrivait des poèmes et se rêvait en Arthur Rimbaud. Au goût de son grand frère, son talent était largement sous-estimé, mais August ne publierait jamais ses oeuvres, elles étaient parties avec lui.

Lorsque Raffael Eisenbach était entré dans la cellule trois jours plus tôt, le prisonnier n'avait pas touché à sa maigre pitance et était replié dans la position d'un foetus, enroulé dans sa mince couverture. Il semblait qu'il était figé et qu'il n'avait pas bougé depuis que son geôlier lui avait servi son déjeuner. Une seconde, le coeur de Raffael Eisenbach avait cogné plus fort : August était mort une nouvelle fois. Non, en se concentrant il avait pu percevoir le sifflement asthmatique régulier d'une faible respiration. Le lendemain, le prisonner n'avait toujours pas bougé et sa soupe avait tiédi avant de se figer dans son bol sans qu'il ne daigne y toucher. Le même manège s'était répété le surlendemain. Raffael Eisenbach avait alors compris que le jeune français se laissait mourir et c'est August qui lui avait soufflé la solution : « Si tu as besoin d'aller te battre pour te tuer, moi, il me suffirait de jeter ma plume ! » Son jeune frère était le seul à avoir compris pourquoi il s'était engagé. Raffael Eisenbach voulait mourir, mais Dieu avait commis une erreur, et sans avoir eu le temps de perdre sa plume, August avait été emporté.

Le jeune français ne prononça pas un mot, il se contenta d'un sourire dans lequel se lisait toute sa joie. Lorsque Raffael Eisenbach reprit sa position dans les tranchées, il ne put se départir de l'image de ce sourire qui avait tracé une aura lumineuse dans le ciel obscur de sa tristesse. Il savait qu'il avait couru un incroyable risque en volant comme il l'avait fait, mais il n'avait pas peur du chatiment, pensait-il, il n'avait plus peur de rien, voilà ce à quoi est réduit un homme qui veut mourir. Mais Raffael Eisenbach dut se rendre à l'évidence, il avait peur, il la sentait sourdre en lui, il avait peur de ne plus retrouver le sourire angélique de ce jeune substitut d'August.

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Chapitre IV.  posté le mercredi 30 janvier 2008 22:57

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20 Janvier 1917.


Je revis. J'ai passé ces trois jours à me morfondre et à envisager de me laisser mourir. Après tout, en quoi cela aurait-il détonné avec le monde qui m'entoure ? Des gens meurent autour de moi, des gens meurent loin de moi, des soldats, des civils, en quoi mon décès aurait-il eu une quelconque influence sur le cours du monde ?

Malgré mon immobilisme feint, je n'ai pas manqué de remarquer le désarroi de mon geolier et j'ai repris espoir. Je suis à présent persuadé que mes efforts n'ont pas été inutiles et que nous lieront bientôt contact, que ses lèvres se descelleront pour m'adresser quelques mots, ce n'est plus qu'une question d'heures, j'en ai la certitude.

Je ne parviens à déterminer ce qui me pousse à vouloir le connaître intimement. Peut-être suis-je touché par la gaucherie de ses manières ? Peut-être suis-je bouleversé par ce regard vide et désabusé qu'il pose sur un monde qu'il semble ne pas comprendre ? Peut-être suis-je curieux de savoir ce que ce visage dur et triste cache en réalité, profondément enfoui ? Peut-être suis-je tellement seul que je divague et imagine à tort que ses envies rejoignent les miennes ?

Il m'intrigue. Il m'intrigue infiniment. Je ne peux me départir de l'idée que son apparente impassibilité voile une nature agréable que je veux découvrir absolument. J'éprouve une étrange compassion lorsque je le vois passer le seuil de la porte, j'ai envie de lui dire que tout va bien se passer, que la guerre arrivera bientôt à son terme. Je suis si peu patriote que je serais prêt à lui promettre la victoire de l'Allemagne pour apercevoir ne serait-ce qu'une lueur de contentement dans son regard désincarné. Mais je ne le ferai pas. Je n'en ai pas le cran.


Lorsque Raffael Eisenbach pénétra dans la cellule pour la deuxième fois de la journée, il fut surpris de voir le jeune français assis en tailleur sur son lit et non pas prostré sous sa couverture. Evitant soigneusement de croiser son regard, il déposa le bol de soupe et le quignon de pain aussi loin de la paillasse qu'il le put avant de tourner rapidement les talons. Lorsque le jeune homme l'appela, comme à son habitude, il cessa cependant sa course et se figea. La moue préoccupée qui venait assombrir son visage ne manquait pas de refléter les doutes qui l'assaillaient. Il n'aurait jamais du aider le soldat français à se procurer de quoi écrire, il avait par cela définitivement modifié la nature de leurs relations et ne pourrait revenir en arrière. Cependant, il sentait sourdre au plus profond de lui un sentiment qu'il n'avait pas ressenti depuis des mois : l'envie. Il souhaitait rester et répondre à l'interpellation du prisonnier, uniquement pour prononcer quelques mots, pour se sentir moins seul et pour percevoir la vie qui s'échappait peu à peu de son esprit comme le sang d'une plaie béante. Les pensées de Raffael Eisenbach étaient le cadre d'un combat inégal entre son humanité et son statut de soldat. Il voulait se retourner pour engager la conversation avec le jeune homme, c'était son voeu le plus cher, mais il ne pouvait pas se permettre d'adresser la parole à l'ennemi, cela violait absolument toutes les règles que ses supérieurs lui martelaient jour et nuit. Pourtant, il prit une grande inspiration...


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